Alina Reyes – Corps de femme (1999)

 

Quoi qu'il en soit, il n'est interdit à personne de faire ce rêve fou d'une chambre où se seraient enfermés deux amants, et qu'on retrouverait vide. Vide, après qu'ils s'y seraient entre-dégustés, entre-mangés d'amour. Dévoration mutuelle, jusqu'à disparition totale des deux corps...

C'est peut-être bien ainsi, après tout, que nous mourons: anéantis par les forces contraires et complémentaires de ce que nous avons pris et donné à autrui, rendus à l'accomplissement du néant par ce formidable travail de faim qui nous attache les uns aux autres, et qui s'appelle la vie.

 

Françoise Rey – La femme de papier (1989)

 

“Tu peux trembler, tu sais, je vais t’emmener où tu n’es jamais allé, et tu n’en reviendras que rompu, brisé, émerveillé, épouvanté… Pour la première fois c’est moi le capitaine du vaisseau, c’est moi qui t’invite au voyage, à la tempête, à l’enfer… Je t’aime tant que je vais m’appliquer ce soir à te hair, à te mépriser, à me servir de toi, à te réduire. Je te ferai gueuler de souffrance, de terreur, de révolte…

“J’éteins la lumière car il me faut l’ombre complète pour larguer les amarres, la nuit complice qui favorisera ma chimère et te fera de toi ce que je veux que tu deviennes, et de moi ce que je rêve d’être l’espace d’un instant, d’un songe, d’un cauchemar…

“Me voilà contre toi, nue autant que toi, et je m’applique à reconnaître d’abord, dans la profondeur des ténèbres, car cette nuit est sans lune, sans lueur aucune, je m’applique à reconnaître des mains et de la bouche ton corps, mon domaine. Je cours sur toi, je te lis à paumes ouvertes, je te déchiffre en braille du bout des doigts. Voilà le dessous de ton oreille un peu courte, la ride profonde que la même grimace imprime depuis tant d’années à ton menton volontaire, voilà ton cou puissant et ton épaule ronde, l’intérieur de ton bras si doux qu’il paraît comestible, et je ne me gène pas, je le lèche et le mords, et voilà encore le dessous de ton bras, moite et odorant, dont je reconnaîtrai l’effluve entre mille…

 

 

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