> Note d'intention

 

 

 

« Qui n'a pas vu, après l'ouragan, le sourire immédiat de la mer, ne peut se rendre compte de ces apaisements-là. Rien ne se calme plus vite que les gouffres. Cela tient à leur facilité d'engloutissement. Ainsi est le cœur humain. Pas toujours, pourtant. »

                                                                                                                                                                                                                        Victor Hugo

 

Ce qui m’a d’abord frappé dans ce texte c’est l’honnêteté et la lucidité du personnage.
Cette femme ne cache rien, même le pire, le moins avouable. Elle ne cache rien de sa vie amoureuse qui se déboîte, de ses parents (mais ne devrait-on pas dire de sa mère et/puis de son père?), de “ce drôle de métier pas vraiment voulu” (elle est maîtresse d’école), de son goût pour l’ivresse, son penchant pour la démesure. Il y a derrière les errances de cette femme un combat pour vivre une vie tellement… tellement plus…
Elle se rêve comme une héroïne de film montée “sur de trop hauts talons” mais elle trébuche parfois et se fait rattraper par sa vie, les détails de son quotidien l’étouffent. Parce qu’elle ne se soumet pas devant ce constat honnête et profond de ce qu’elle est, de ce qu’elle n’est pas, du Vide et du Rien alors elle essaie avec une rage sublime et dérisoire d’être ce qu’elle rêverait d’être.
A combien de carreaux de la marge faut-il se mettre pour basculer dans une histoire digne des films de Cassavetes?
C’est aussi l’urgence et la nécessité à dire pour pas en crever, l’urgence de cette femme à dire son implosion, “ Alors il a fallu que quelque chose sorte. Quelque chose qui a découlé de ce “pluri-activisme” féminin. Sans renier le fait d’avoir tout voulu (travailler, enfanter, gérer le dedans comme le dehors) force est de constater que ces gourmandises font gonfler doucement l’éponge qui sert de parure.”
Cette femme parle des femmes de notre génération, nous les trentenaires : après les luttes de nos mères, notre supposée émancipation, qu’en est-il de notre place aujourd’hui?

Et la seconde chose frappante fût l’éclatement. Autant dans la forme littéraire que dans le personnage : plusieurs textes courts avec des formes différentes (poèmes, listes, récits, drôles et/ou désepérés, brutaux…) que nous pouvons organiser comme nous voulons (dit l’auteure) pas de chronologie, des lieux différents pour chaque texte, pour chaque situation dans lesquels évolue ce personnage disloqué parfois drôle et foutraque parfois “la tête dans les coussins du canapé”.

“A combien de carreaux de la marge?” c’est une femme qui se regarde dans un miroir complètement pété.
Une héroïne qui a perdu son flingue, mais qui a ses mots aiguisés, son humour, son désespoir et sa folie pour tout dézinguer.


Il m’a semblé évident que cette femme était capable de tout.
Et c’est comme ça que nous travaillons avec Marilyne Lagrafeuil : tout est permis !
Dans un respect total du texte et de la langue mais avec culot et insolence, sans filet, comme une funambule et c’est comme ça que la comédienne sera le temps de la représentation.

Il nous fallait un fil dramaturgique fort pour rentrer dans la tête de cette femme et rendre lisible cet éclatement, alors ça commence comme ça : sur scène, une femme avec deux valises. Elle est sur le seuil. Elle part. Sur le point de partir, de tout quitter. Rien à quoi se raccrocher. Elle cherche sans cesse le point de départ (ou de rupture) de son histoire, revient vérifier si elle a pris le bon chemin, tente d’en prendre un autre.
Elle se laisse scruter,  nous rentrons dans sa tête, dans son monde plein de rêves et de désillusions.

A bord de ce voyage à l’intérieur de cette femme, il y a Thierry Vareille (scénographe, vidéaste et éclairagiste) et Marion Castor (créatrice sonore) qui créent l’espace autour d’elle et celui intérieur.
L’espace vacille tout le temps, avec elle. Il est multiple. Il est sonore.
Nous passons de la salle de classe à une boîte de nuit bruyante, d’une salle de restaurant miteux à l’espace abstrait et lancinant de son cauchemar d’enfance.
L’espace est plus que multiple, il est mouvant et la lumière et les images vont la propulser dans des lieux plus différents et éloignés les uns des autres, quitter la réalité pour aller vers des rêves de cinéma et d’héroïnes.
Pendant le spectacle cette héroïne se verra “parachutée” dans sa salle de classe : véritable révélateur de son impuissance, “parachutée” face à sa mère : miroir de sa vie disloquée.
Elle glissera aussi imperceptiblement d’un texte à l’autre, de prise de conscience en prise de conscience, d’un lieu concret à son espace mental.
Ce sera drôle, sublime et désespéré.
Ce qui fait de ce spectacle non pas un monologue mais un trio ; c’est un dialogue tacite et fragile entre les trois créateurs en jeu.


Le spectacle se termine sur cette phrase : “Il va bien falloir faire avec” mais est-elle bien sûre d’être prête à ce renoncement ?



 

 

 

Gwenaëlle Mendonça.

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